Béatrice Charlas, présidente de l’Association des Femmes Expertes-Comptables (AFEC) et associée co-fondatrice de Rydge Conseil, incarne une génération de femmes qui ont brisé les plafonds de verre dans un univers traditionnellement masculin : l’expertise comptable. À travers son parcours de plus de trente ans, elle a vu évoluer les mentalités, les pratiques et les attentes des jeunes générations. Aujourd’hui, elle s’engage pour que les femmes osent saisir les opportunités et que la diversité devienne une brique essentielle de la stratégie des entreprises. Rencontre avec une femme inspirante, qui croit en la force du mentorat et de l’équilibre vie privée-vie professionnelle.
L’Expert : Les femmes représentent près de la moitié des diplômés, mais seulement un tiers des inscrits au tableau de l’Ordre. Comment l’expliquez-vous ?
Béatrice Charlas : La réalité est plus nuancée qu’il n’y paraît. Aujourd’hui, les femmes représentent environ 45% des diplômés du DEC (Diplôme d’Expertise Comptable). En revanche, à la sortie des écoles, la parité est presque parfaite : 50/50. Le décrochage commence ensuite, par étape : pendant le stage d’expertise comptable, qui dure trois ans ou parfois quatre ans, notamment en raison de la maternité, on observe déjà une légère perte. Puis, le véritable point de rupture intervient au moment de l’inscription au tableau de l’Ordre. C’est là que l’on tombe à environ 30 % de femmes inscrites. Cependant, les femmes ne quittent pas la profession du chiffre, car elles sont diplômées, compétentes, et restent engagées mais choisissent simplement de travailler différemment. On les retrouve alors en entreprise, dans des postes de direction financière, ou de direction générale et parfois choisissent des secteurs comme l’assurance, la banque ou encore le secteur associatif, là où le rythme de travail est plus équilibré.
L’Ex. : Les cabinets ont-ils évolué sur ces sujets, notamment sur celui de la maternité ?
B.C. : Oui, très clairement. Et pas seulement les grands cabinets. La tension sur le recrutement, notamment après le Covid, a accéléré les choses. Chez Rydge Conseil, par exemple, nous avons mis en place la semaine de quatre jours, payé cinq, après une maternité ou une paternité, pendant six mois pour le parent concerné. C’est un dispositif simple, mais extrêmement efficace pour donner du souffle au collaborateur. On peut aussi accéder à des congés paternité allongés, du temps partiel aménagé ou une modulation du temps de travail. L’objectif est de faire en sorte que la maternité ne soit plus un facteur de sortie de la profession.
La maternité n’est pas une fatalité biologique, c’est une construction sociale et organisationnelle. Tant que cet état sera perçu comme un « risque » à gérer plutôt qu’un événement normal de la vie professionnelle, on reproduira ces inégalités. La responsabilité est collective : celle des cabinets, des dirigeants, mais aussi celle des politiques publiques et de l’évolution des mentalités.
L’égalité professionnelle ne doit pas être vue comme un sujet périphérique de ressources humaines, mais comme un sujet de gouvernance, de stratégie, de marque employeur et de performance durable.
L’Ex. : Quel rôle joue l’AFEC dans cette transformation ?
B.C. : Notre priorité absolue, c’est l’équilibre vie privée/vie professionnelle, mais aussi la capacité des femmes à oser. Pendant longtemps, les femmes n’ont pas manqué de compétences, mais d’opportunités. Aujourd’hui, ces opportunités existent davantage, mais encore faut-il les saisir : oser s’associer, oser s’inscrire au tableau de l’Ordre, oser entreprendre. Il s’agit d’une question de confiance en soi, de prise de parole et de développement personnel. Ainsi, l’AFEC propose des formations sur ces thèmes. De plus, le mentorat que nous avons mis en place joue un rôle clé car les femmes expérimentées montrent aux jeunes que c’est possible.
L’Ex. : C’est donc dans ce contexte que vous avez fait du mentorat une priorité de votre mandat à l’AFEC ?
B.C. : Exactement. Car, le mentorat reste un levier extrêmement puissant. Il permet de transmettre de l’expérience, mais surtout de rendre le pouvoir accessible, concret et atteignable. Voir une femme diriger un cabinet, s’associer et réussir, change profondément la manière dont les jeunes femmes se projettent. À l’AFEC, les dispositifs de mentorat que nous lançons rencontrent un véritable succès : après une première cohorte de 15 mentorées, nous en comptons désormais près de 30. Ce qui traduit un besoin réel. Par ailleurs, on observe une montée des enjeux liés à la santé mentale. Ce sont des sujets transversaux, mais qui concernent pleinement notre profession. Ces mesures ne profitent pas qu’aux femmes, mais à tous. La diversité, au sens large, doit être une brique de la gouvernance.[...]
- Lire la suite de l'interview ici -
Propos receuillis par Samorya Wilson
