La cérémonie de vœux de la Compagnie nationale des commissaires aux comptes (CNCC) a eu lieu ce lundi 19 janvier avec son président Philippe Vincent qui a livré un état des lieux de la profession et des chantiers à venir. La soirée a été marquée par la présence du garde des Sceaux, Gérald Darmanin, venu rappeler le rôle institutionnel des commissaires aux comptes (CAC) dans un contexte économique et démocratique sous tension.
Philippe Vincent, le président de la CNCC n'a pas hésité à utiliser l'humour pour introduire son discours, rappelant que le 19 janvier est « supposément le jour le plus déprimant de l'année », un clin d’œil assumé au « Blue Monday », avant d'affirmer : « sachez que je ne me sens pas du tout concerné. J'ai même plutôt tendance à penser que le contexte appelle justement tout notre optimisme et notre détermination ».
Cette profession, qui compte aujourd'hui près de 4 000 professionnels formés, joue selon Philippe Vincent, « le rôle d'une force stabilisatrice et sécurisante, indispensable pour soutenir l'investissement et l'innovation dans notre pays ».
Devant les représentants de la profession, des institutions et des pouvoirs publics, le président de la CNCC a rappelé la vocation première des commissaires aux comptes : sécuriser l’économie par la confiance. Un rôle qu’il estime plus que jamais nécessaire dans un environnement marqué par les incertitudes budgétaires, géopolitiques et la multiplication des défaillances d’entreprises.
Le virage de l'intelligence artificielle
Face aux bouleversements technologiques, la CNCC annonce plusieurs initiatives concrètes. Philippe Vincent a confirmé que « la CNCC publiera très prochainement une charte d'usage de l'IA pour les cabinets d'audit », visant à accompagner « un développement raisonné, sécurisé et responsable » de ces technologies.
Le président de la CNCC insiste toutefois sur la nécessité de préserver « le cœur de la valeur de nos missions, notre esprit critique, notre jugement professionnel, des qualités bien humaines ». Il a indiqué que la profession travaille également au développement d'une IA spécifique, appuyée sur sa base documentaire.
Ainsi, pour mobiliser l'ensemble de l'écosystème sur ces questions, la cinquième édition de la Journée de la confiance numérique se tiendra le 9 mars prochain à Station F.
CSRD, durabilité et simplification : un équilibre encore fragile
L'un des chantiers majeurs de la profession reste la mise en œuvre de la directive européenne CSRD sur le reporting de durabilité. Philippe Vincent a salué la « transposition de la directive CSRD en un temps record », réalisée « en garantissant la faisabilité de l'exercice » grâce à un « dialogue constant avec la chancellerie et les entreprises concernées ».
Malgré les interrogations suscitées par les récents ajustements européens, notamment avec la directive Omnibus, la profession maintient le cap. « Nos clients nous attendent sur ce sujet. Le recul de l'Europe n'enlève en rien à l'importance fondamentale de continuer à nous approprier et à développer nos compétences et nos missions dans ce champ », a souligné le président.
Gérald Darmanin : entre soutien et lucidité
La présence du ministre de la justice aux vœux de la CNCC a constitué un événement remarqué. Ainsi, Gérald Darmanin a profité de l'occasion pour réaffirmer le soutien de la chancellerie à la profession, tout en ne cachant pas certaines difficultés. Sa participation à la soirée n’ayant pas été initialement annoncée, le ministre de la Justice a choisi la voie de l’humour pour marquer sa présence : « Si vous m’avez invité il y a quatre mois, c’est que vous pensiez que je serais encore ministre. Ayant été nommé trois fois garde des Sceaux l’an dernier, j’y vois un encouragement ».
Au-delà de la plaisanterie, le ministre a livré un message politique clair. Les commissaires aux comptes, a-t-il rappelé, sont une profession « dont on parle peu quand tout va bien, mais à laquelle on pense toujours trop tard quand la confiance se fissure ».
Il s’est aussi opposé aux logiques de suppression ou d’affaiblissement du contrôle légal : « en supprimant les commissaires aux comptes, on ne supprime pas des normes inutiles, on supprime la possibilité de croire aux chiffres publiés ».
Sur la CSRD, le ministre a reconnu qu'il s'agit d'une « réforme exigeante, parfois contestée et nécessaire », avant d'aborder la question de la compétitivité européenne. « Dans la grande concurrence mondiale que nous vivons, l'Europe et la France ont tendance à mettre des règles que tout le monde n'a pas forcément », a-t-il déclaré, tout en défendant une vision de long terme : « c'est sans doute vrai, mais c'est à courte vue ».
Le ministre a plaidé pour « un capitalisme à visage humain, qui respecte les salariés, le territoire et le monde », se positionnant contre « une forme d'oligarchie financière » ou « le communisme capitaliste très peu respectueux des droits humains ».
Non sans humour, Gérald Darmanin a qualifié le ministère de la Justice comme « habitué au genre indépendant, il faut bien le dire », soulignant ainsi l'importance de l'indépendance des commissaires aux comptes dans l'exercice de leurs missions qui passe notamment par le contrôle des comptes de campagne.
Les défis structurels de la profession
Au-delà des grandes transitions technologiques et réglementaires, plusieurs enjeux structurels ont été évoqués. La question de la concentration du marché de l'audit préoccupe les autorités. Gérald Darmanin a insisté sur l'importance de « la diversité des structures » comme « garantie d'indépendance et de résilience », promettant que « la chancellerie sera toujours attentive aux évolutions normatives, aux seuils, aux équilibres économiques » de la profession.
Philippe Vincent a pour sa part rappelé les efforts déployés pour moderniser l'accès à la profession, avec un certificat d'aptitude « plus en phase avec l'exercice réel de notre métier d'auditeur et prenant mieux en compte la diversité croissante des profils de nos candidats ».
La lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme constitue également un axe de travail prioritaire, développé en collaboration avec la Haute Autorité de l'audit.
2026, plus une année de transitions ?
Au-delà des vœux, la soirée a mis en lumière une profession engagée dans plusieurs transitions simultanées : technologique, écologique et réglementaire, sans certitude sur leur aboutissement. Ni autosatisfaction ni discours alarmiste : la CNCC semble vouloir se positionner comme un acteur technique, mais aussi institutionnel, soucieux de préserver la confiance sans ignorer les contraintes économiques des entreprises.
De son côté, Gérald Darmanin a formulé le vœu de « construire un droit qui n'étouffe pas mais qui sécurise ». Il a insisté sur la nécessité d'un droit « compréhensible, applicable et contrôlable », rappelant que les commissaires aux comptes « ont la confiance des partenaires économiques, y compris lorsqu'ils disent des choses pas très positives à entendre ».
En définitive, pour 2026, les commissaires aux comptes devront donc conjuguer transformation numérique, montée en compétence sur les enjeux de durabilité et défense de leur rôle d'intérêt général, le tout dans un contexte économique et politique incertain. Un programme ambitieux pour une profession qui entend bien démontrer, cette année encore, sa capacité d'adaptation et son utilité pour l'économie française.
Reste à savoir si cet équilibre entre exigence, simplification et adaptation saura résister aux arbitrages politiques et européens à venir. Pour les commissaires aux comptes, 2026 s’annonce moins comme une année de célébration que comme un test de crédibilité.
Samorya Wilson
