Transmission d'entreprise : pourquoi les patrons français n'arrivent pas à lâcher les rênes

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Selon la deuxième édition du Baromètre de la transmission des entreprises familiales, réalisée par EY, For Talents et FBN France avec le soutien d'OpinionWay et publié le 7 septembre 2026, si l'intention de passer le relais n'a jamais été aussi forte chez les dirigeants français, seuls 6 % des chefs d'entreprise se disent aujourd'hui totalement retirés du pouvoir et du capital. Le frein n'est ni juridique, ni fiscal : il est humain.

Les entreprises familiales pèsent 71 % des entreprises françaises, 69 % des emplois et 65 % du PIB national, rappellent les auteurs de l'étude, citant la Chaire Entreprises familiales de Paris Dauphine-PSL et la Chaire Dauphine. Avec le vieillissement des dirigeants et un débat politique tendu autour du Pacte Dutreil, la question de leur transmission est devenue, selon EY, For Talents et FBN France, un enjeu de souveraineté économique.

C'est dans ce contexte que les trois organisations ont publié la deuxième édition de leur Baromètre, menée par OpinionWay auprès de 222 dirigeants d'entreprises familiales (134 transmetteurs et 88 receveurs) interrogés entre le 15 avril et le 15 juin 2026, complétée par treize entretiens qualitatifs. Après une première édition consacrée au poids des dimensions émotionnelles dans la transmission, cette nouvelle livraison s'attache à comprendre pourquoi si peu de dirigeants se retirent réellement du pouvoir et du capital, alors qu'ils sont si nombreux à en exprimer l'intention.

Une intention de transmettre massive, une réalité qui traîne

D'après le Baromètre, 82 % des dirigeants concernés par la transmission de leur entreprise privilégient une transmission intrafamiliale, le plus souvent au profit d'un membre de la famille qui reprend également la direction générale dans 70 % des cas.

Signe que le mouvement s'auto-entretient : 88 % des receveurs ayant eux-mêmes reçu l'entreprise de leurs aînés déclarent vouloir la transmettre à leur tour. L'étude note toutefois que cette préférence intrafamiliale recule dans les structures de moins de 30 millions d'euros de chiffre d'affaires, où elle ne concerne plus que 56 % des dirigeants.

Mais l'enquête révèle surtout un décalage que ses auteurs qualifient de « paradoxe majeur » : 87 % des dirigeants ont engagé une démarche de transmission, mais seuls 6 % ont complètement passé la main, un chiffre qui monte à peine à 11 % chez les plus de 60 ans, alors que l'âge moyen du transmetteur au moment de la transmission est de 66 ans.

Le transfert du capital progresse plus vite que celui de l'autorité : la moitié des transmetteurs interrogés reconnaissent n'avoir que peu, voire pas du tout, lâché le pouvoir décisionnel, quand le niveau de détachement sur le pouvoir opérationnel, plus avancé, s'établit en moyenne à 6,6 sur 10.

Le lâcher-prise, nœud psychologique de la transmission

C'est le cœur de cette deuxième édition : la difficulté à se détacher du pouvoir n'est pas d'abord une affaire de fiscalité ou de droit. Les rédacteurs de l'étude insistent sur le fait que cette situation « trouve moins son origine dans des problématiques techniques que dans des questions identitaires et émotionnelles ».

Près d'un transmetteur sur deux ayant transmis, ou en cours de transmission, conserve ainsi un mandat au sein de l'organe de gouvernance, 34 % continuent d'influencer les décisions importantes et 30 % restent, de leur propre aveu, les principaux décideurs malgré une transmission engagée. Du côté des receveurs, le constat est similaire : 54 % estiment que leur prédécesseur participe encore à certaines décisions stratégiques.

Ce nœud n'est pas sans conséquence. Le Baromètre indique que 39 % des receveurs jugent que la présence persistante du transmetteur limite leur capacité à s'affirmer dans leur nouveau rôle, un phénomène qui, dans les cas les plus marqués, peut conduire à un renoncement pur et simple au projet de reprise.

L'étude établit un lien direct entre ce lâcher-prise et l'absence de projet de vie construit pour l'après : seuls 27 % des transmetteurs disposent d'un projet précis et planifié pour la suite, quand ceux qui en ont un affichent des niveaux de détachement nettement supérieurs à la moyenne.

Sept transmetteurs sur dix se projettent malgré tout, à terme, dans un retrait total ou une posture de conseil, tandis que trois sur dix envisagent de conserver une influence forte, invoquant tantôt l'accompagnement du successeur, tantôt le sentiment que l'entreprise a encore besoin d'eux.

Les craintes recensées par l'enquête confirment cette dimension émotionnelle : 42 % des transmetteurs redoutent de léguer un fardeau à leur successeur, 28 % craignent de créer des tensions familiales, loin devant les préoccupations fiscales ou financières.

Côté receveurs, 65 % disent craindre de ne pas être à la hauteur et 41 % redoutent des conflits familiaux liés à la transmission, au total, 81 % des receveurs interrogés font état d'au moins une crainte d'ordre émotionnel ou humain.

Des receveurs qui transforment plus qu'ils n'héritent

À rebours de l'image de simples héritiers, les receveurs décrits par le Baromètre sont des entrepreneurs à part entière : âgés en moyenne de 37 ans au moment de la reprise, 80 % titulaires d'un diplôme de niveau Bac+5 ou plus, et pour trois quarts d'entre eux formés par une expérience professionnelle acquise hors de l'entreprise familiale. Cette expérience externe ne suffit pourtant pas à asseoir leur légitimité aux yeux des équipes ou de la famille : 65 % des receveurs interrogés disent craindre de ne pas être à la hauteur.

Cette légitimité, les auteurs de l'étude estiment qu'elle se construit largement par l'action. Ainsi, 74 % des receveurs se déclarent à l'initiative d'un nouveau projet stratégique, et pour deux tiers d'entre eux, ce projet diffère de celui porté par la génération précédente.

Innovation et digitalisation arrivent en tête des priorités citées, devant la diversification des activités, la croissance externe et les enjeux de transition environnementale. Les effets, selon le Baromètre, sont mesurables : les transmetteurs comme les receveurs constatent une amélioration de la gouvernance depuis la reprise, une accélération de la digitalisation, ainsi qu'une croissance du chiffre d'affaires rapportée par 57 % des receveurs, avec une hausse effective d'environ 20 % pour près de la moitié d'entre eux  et une création d'emplois pour 26 % d'entre eux.

Gouvernance et accompagnement : le chantier qui reste ouvert

L'étude identifie la gouvernance, familiale et d'entreprise, comme le principal levier permettant de sécuriser le passage de relais. Elle relève cependant un décalage de perception frappant entre générations : 82 % des transmetteurs affirment qu'une gouvernance d'entreprise existait au moment de la transmission, contre seulement 58 % des receveurs, signe, selon les auteurs, qu'un conseil composé de proches sans réel pouvoir d'arbitrage n'est pas toujours vécu comme une gouvernance effective par celui qui reprend. Le même écart se retrouve sur la gouvernance familiale, réclamée à 74 % par les transmetteurs contre 52 % par les receveurs, alors que son impact sur la fluidité du processus et la réduction des tensions est largement reconnu des deux côtés.

Sur le terrain de l'accompagnement, le Baromètre observe que si les dimensions juridiques, fiscales et patrimoniales sont désormais très largement couvertes, 76 % des transmetteurs et 77 % des receveurs disent s'appuyer sur un conseil juridique ou fiscal, l'accompagnement humain reste, lui, nettement en retrait, avec seulement 14 % des transmetteurs et 12 % des receveurs déclarant avoir recours à du coaching.

Les entretiens qualitatifs menés dans le cadre de l'étude pointent en particulier les deux premières années suivant la prise de fonction comme une phase de fragilité, durant laquelle le receveur, très entouré sur le plan technique, se retrouve souvent seul sur le plan humain et émotionnel.

Le Pacte Dutreil, colonne vertébrale fiscale d'un modèle français

Le Baromètre rappelle également le contexte fiscal dans lequel s'inscrit cette transmission : 85 % des receveurs déclarent avoir eu recours au Pacte Dutreil, qui reste selon l'étude « la pierre angulaire de la transmission ».

Les auteurs relèvent qu'à la différence de pays comme l'Italie, le Portugal ou la Suisse, qui ont choisi une fiscalité de droit commun allégée pour l'ensemble des transmissions patrimoniales, la France a opté, à l'instar de l'Allemagne, de la Belgique, de l'Espagne ou des Pays-Bas, pour un dispositif ciblé sur les actifs professionnels et les entreprises familiales. Un choix que les débats budgétaires en cours font craindre de voir remis en cause, ce que l'étude juge potentiellement préjudiciable, au-delà des seules entreprises familiales, à l'ensemble des PME et des ETI françaises.

Une transmission vécue comme un facteur de résilience, à condition d'être préparée

Malgré ces difficultés, le Baromètre conclut sur un constat globalement positif : 80 % des dirigeants considèrent que la transmission renforce durablement l'entreprise et l'unité familiale, et près de neuf transmetteurs sur dix estiment, une fois la transmission engagée ou finalisée, que la pérennité de l'entreprise s'en trouve renforcée.

Le message porté par les auteurs de l'étude tient en une phrase : la transmission des entreprises familiales serait avant tout un sujet humain, avant d'être une question juridique ou fiscale. Cela reste, selon eux, la réunion de l'anticipation, de la gouvernance, de l'accompagnement humain et d'un transfert réel de l'autorité qui transforme la transmission en moteur de création de valeur et non l'inverse.

Samorya Wilson