En publiant pour la deuxième année son benchmark sur la durabilité des grandes entreprises françaises, le 4 juin dernier, KPMG France met en lumière une évolution de fond : le reporting ESG s'affirme comme un véritable outil de pilotage stratégique. Une maturité encore émergente, alors même que la réglementation européenne connaît un net recul.
Il y a deux ans, les grandes entreprises françaises découvraient la CSRD comme on découvre une procédure douanière inédite : en cherchant à cocher les cases sans trop savoir ce qu’on mettrait dedans. La deuxième année change la donne, comme en témoigne l’analyse des états de durabilité (EDD) que vient de réaliser KPMG, en sélectionnant 54 entreprises des indices CAC 40 et Next 20, à partir d’une grille de plus de 450 critères. Le mot d’ordre est désormais la consolidation la rationalisation dans les entreprises.
Le signe le plus visible de ce mouvement est purement quantitatif : les états de durabilité atteignent désormais 130 pages en moyenne, soit une baisse de 11 % par rapport à l’exercice précédent. Moins de pages ne signifie pas moins d’enjeux couverts. L’étude KPMG souligne au contraire que les états de durabilité contiennent en moyenne 8 normes thématiques matérielles, soit 1 de plus par rapport à 2024.
C’est donc une densification de sens qui s’opère, au détriment du volume. Les publications gagnent en lisibilité grâce, notamment, à une structuration plus claire par « Disclosure Requirement », un recours accru aux annexes et à l’incorporation par référence, ainsi qu’à l’apparition progressive de résumés exécutifs.
La réduction du nombre d’IRO (Impacts, Risques et Opportunités) matériels illustre ce même mouvement de fond. Selon KPMG, le nombre moyen d’IRO a chuté de près de 25 % par rapport à 2024. L’étude prend soin de préciser que cette évolution « résulte principalement de regroupements et d’une lecture plus homogène des enjeux, plutôt que d’une révision de fond de la matérialité ». En effet, regrouper n’est pas effacer.
La double matérialité s’installe dans les conseils d’administration
Parmi les évolutions structurelles les plus significatives identifiées par KPMG, c’est la gouvernance de la double matérialité qui retient l’attention. Ainsi, 91 % des entreprises ont actualisé leur analyse de double matérialité au cours de l’exercice, principalement via des révisions ciblées plutôt que des remises à plat complètes.
De plus, les organes dirigeants s’en saisissent désormais. Avec les conseils d’administration qui affichent 23 % des validations, les directions générales (16 %), les comités d’audit (15 %), la durabilité remonte dans les strates de gouvernance.
Cependant, l’ombre au tableau reste l’implication des parties prenantes externes, encore très limitée. D’après l’étude, seulement 3 entreprises sur 10 indiquent avoir consulté des parties prenantes extérieures dans le cadre de la mise à jour de leur analyse de double matérialité. Un angle mort qui interroge sur la profondeur réelle du dialogue avec la société civile.
Le climat, sujet roi d’un reporting en pleine transformation
La norme ESRS E1, sur le changement climatique, demeure le cœur battant des états de durabilité : 85 % des entreprises du panel KPMG publient un plan de transition pour l’atténuation du changement climatique, avec des trajectoires de décarbonation plus détaillées et mieux articulées avec la stratégie d’entreprise. 79 % des entreprises de l’étude ont des cibles de décarbonation validées par le SBTi (Science Based Targets initiative), et 90 % déclarent leurs plans de transition compatibles avec une trajectoire 1,5 °C.
Sur le volet investissement, KPMG note des progrès notables : 69 % des entreprises fournissent des informations sur leurs plans d’investissement pour les actions d’atténuation en 2025, contre 42 % en 2024. La transparence progresse sur les leviers de décarbonation, couvrant davantage les trois scopes d’émissions. Selon KPMG, 75 % des entreprises détaillent les réductions quantitatives des émissions de GES permises par les principaux leviers de décarbonation mobilisés.
Mais le financement des trajectoires reste un angle mort : quantifier les investissements nécessaires demeure, selon KPMG, le principal axe de progression pour les prochains exercices.
En revanche, l’adaptation au changement climatique avance encore lentement. Si 87 % des entreprises identifient cette thématique comme matérielle, seulement 32 % présentent un plan formel d’adaptation. La gestion des risques physiques progresse, mais traduire ces risques en impacts financiers prospectifs reste un chantier ouvert pour la quasi-totalité des entreprises analysées.
Au-delà du climat, des thématiques encore en construction
S’agissant des enjeux environnementaux hors climat, le tableau reste contrasté. Les ressources et l’économie circulaire (E5) constituent une thématique mature, largement mesurée par les entreprises concernées. La biodiversité (E4), en revanche, reste un sujet émergent : si 77 % des entreprises publient désormais des indicateurs en la matière et 85 % au moins une cible, seulement 3 entreprises du panel KPMG ont publié un plan de transition biodiversité complet.
Sur le volet social, les informations relatives aux effectifs propres bénéficient d’un historique solide issu des anciens reportings extra-financiers. Le taux de rotation moyen s’établit à 19 %, et la représentation des femmes dans l’encadrement supérieur plafonne à 32 % en moyenne, avec aucune entreprise du panel atteignant la parité à ce niveau.
Les indicateurs de rémunération, notamment l’écart salarial hommes-femmes et le ratio de rémunération, progressent mais restent marqués par des difficultés méthodologiques persistantes.
Du côté de la conduite des affaires, les entreprises se montrent à l’aise sur un terrain qu’elles connaissent bien : 94 % décrivent de façon exhaustive leurs programmes de formation anticorruption, et 95 % des EDD décrivent les mécanismes de protection des lanceurs d’alerte, toujours selon KPMG.
Des certifications qui s’affinent
L’étude KPMG consacre un volet substantiel aux rapports de certification produits par les commissaires aux comptes (CAC). Sur les 49 entreprises françaises analysées, 98 % obtiennent un avis de conformité sans réserve sur la conformité des informations aux ESRS. Le signe le plus frappant de cette amélioration qualitative tient à la chute spectaculaire des observations formulées par les vérificateurs : là où 94 % des rapports en comportaient en 2024, ce chiffre tombe à environ 35 % en 2026. Les points d’attention les plus fréquents portent sur le bilan des émissions de gaz à effet de serre et les plans de transition.
Samorya Wilson
