Selon la première édition du Global AI Pulse de KPMG publiée le 28 mai dernier, l’IA est devenue un investissement quasi universel. Pourtant, parmi les entreprises interrogées dans 20 pays, seules quelques-unes parviennent à en mesurer concrètement la valeur. En France, l’adoption reste prudente, avec un accent mis sur la technologie et la maîtrise des risques.
L'engouement des dirigeants pour l'intelligence artificielle ne connaît pas la crise. Mais les performances financières peinent encore à suivre le rythme effréné des investissements. Ainsi les données issues du sondage mondial mené par le cabinet KPMG auprès de 2 110 hauts dirigeants de grandes entreprises, révèlent que la quasi-totalité des organisations, soit 95 %, ont désormais formalisé une stratégie dédiée à l'IA. Mieux encore, 64 % d'entre elles affirment déjà en retirer des bénéfices concrets dans leur quotidien professionnel.
Cependant, le tableau s'assombrit dès qu'il s'agit de parler de rentabilité pure. L'étude montre que seulement 8 % des entreprises interrogées à l'échelle globale parviennent aujourd'hui à afficher un retour sur investissement (ROI) clairement mesurable. Cet écart frappant s'explique notamment par le fait que de nombreuses structures se contentent de généraliser ces technologies sans véritablement bousculer leur organisation interne ou repenser leurs processus en profondeur.
L'élan financier reste pourtant massif puisque les entreprises prévoient d’investir en moyenne 186 millions de dollars sur les douze prochains mois. L'Asie-Pacifique mène la course avec 245 millions de dollars par entreprise, devant le continent américain (178 millions) et la zone EMEA (157 millions).
L'IA agentique peine à passer du pilote à l'échelle
L'étude révèle que les entreprises ne sont plus au stade de la simple curiosité. D'après les données recueillies par KPMG, 39 % explorent ou pilotent des agents IA, 32 % les déploient activement, et 26 % orchestrent déjà plusieurs agents dans des workflows complexes ou des systèmes multi-agents. La phase d'expérimentation s'achève, mais le passage à grande échelle se heurte à des obstacles bien concrets.
Ce qui différencie les quelque 11 % d'organisations identifiées comme leaders par le sondage n'est pas tant le volume d'investissement que la manière dont elles intègrent l'IA au cœur de leur modèle opérationnel. Selon KPMG, ces pionniers qui font de l'IA un levier de croissance plutôt qu'un simple outil de réduction des coûts, disposent d'équipes formées et s'appuient sur une gouvernance structurée.
Trois piliers ressortent de l'analyse : l'intégration des workflows et des données, une gouvernance capable d'accompagner la montée en charge, et des compétences diffusées à tous les niveaux de l'entreprise.
La France reste solide sur les fondations, mais prudente sur l'accélération
La situation française illustre cette tension entre ambition et prudence mieux que partout ailleurs. D'après les résultats de l'enquête, les entreprises françaises concentrent leurs priorités d'investissement sur l'infrastructure IT et cloud (58 %), la cybersécurité et la protection des données (53 %), puis les opérations (50 %). Une hiérarchie qui reflète la volonté de sécuriser avant d'accélérer.
Cette posture se traduit par un niveau de confiance solide en matière de gestion des risques : 70 % des entreprises françaises se déclarent confiantes dans cette capacité, un chiffre légèrement supérieur à la moyenne mondiale de 65 % selon l'étude. Mais cette maturité s'accompagne d'une vigilance accrue : 52 % des répondants français envisageraient de réévaluer leur stratégie d'investissement en cas de risques liés à la protection des données ou à la cybersécurité, contre 45 % au niveau mondial. Et 45 % citent les craintes réglementaires comme un frein au déploiement de l'IA agentique, soit 15 points de plus que la moyenne internationale, et très loin des 9 % observés aux États-Unis, toujours selon les données de l'enquête.
Par ailleurs, en France, la valeur générée par l'IA reste, pour l'essentiel, une affaire d'efficacité opérationnelle : productivité, automatisation, optimisation des processus. Les usages plus stratégiques comme l’aide à la décision et l’analyse, sont nettement moins développés.
D'après le sondage KPMG, seules 27 % des organisations françaises en font une priorité, contre 41 % au niveau mondial. Conséquence directe : 60 % des entreprises françaises estiment pouvoir mesurer un ROI en matière de qualité de prise de décision, contre 71 % dans le reste du monde.
Paradoxalement, l'enquête fait ressortir que 36 % des organisations françaises font de l'innovation un axe stratégique de leur déploiement IA, contre seulement 27 % au niveau mondial. Soit une ambition affichée, mais qui peine encore à se traduire dans les usages réels, signe d'une dynamique de transformation encore en construction.
La formation, talon d'Achille de la transformation
Le facteur humain émerge comme le frein le plus sous-estimé. L'étude KPMG souligne que 45 % des entreprises françaises identifient le manque de formation comme un obstacle à l'adoption de l'IA, contre 37 % au niveau mondial. Un tiers des répondants français pointent également l'absence d'une stratégie IA suffisamment claire à l'échelle de l'entreprise, un frein cité par seulement un quart des répondants dans le monde.
La transformation des talents suit en France une trajectoire délibérément progressive. Les organisations hexagonales privilégient le développement des compétences internes à l'embauche massive de profils spécialisés (43 % en France contre 54 % à l'international), et valorisent les qualités humaines (esprit critique, capacité d'adaptation), comme des atouts complémentaires à l'IA, et non comme des ressources menacées. Cette approche a un effet rassurant car seules 27 % des entreprises françaises expriment des craintes sur l'impact de l'IA sur l'emploi, contre 43 % au niveau mondial.
La technologie sans transformation ne suffit pas
La conclusion du rapport KPMG est sans appel : « la technologie sans la transformation ne permettra pas d'atteindre les objectifs escomptés. » Autrement dit, les entreprises qui créent réellement de la valeur avec l'IA ne sont pas celles qui investissent le plus, mais celles qui ont su repenser leur organisation autour de la technologie et non l'inverse.
Pour la France, si les fondations sont là, le cadre de gouvernance solide, la conscience des risques réelle, et l'ambition d'innover affirmée, il reste à franchir le pas vers des modèles plus intégrés, capables de transformer cette rigueur méthodique en performance mesurable à grande échelle. Comme le résume Damien Allo, associé responsable du métier Conseil chez KPMG France : « Le défi n'est plus d'expérimenter, mais de transformer ces bases en modèles intégrés, capables de générer de la performance durable. »
Samorya Wilson
