À Bercy, ce jeudi 23 avril, le ministre Serge Papin a présenté, lors de l’événement « Objectif Reprises » réunissant l’ensemble de l’écosystème de la transmission, y compris l’Ordre des experts-comptables, une nouvelle batterie de mesures pour relancer la reprise d'entreprises en France. Un sujet d'urgence démographique réelle, mais un exercice désormais familier dans les locaux du ministère des PME.
Le chiffre est connu et ressassé : d'ici dix ans, quelque 500 000 dirigeants partiront à la retraite, mettant potentiellement en jeu plus de 3 millions d'emplois. Pourtant, aujourd'hui, une entreprise sur deux ne trouve pas de repreneur. Et depuis 2022, le rythme des cessions plafonne à environ 37 000 par an, donc très loin du compte.
C'est dans ce contexte que Bercy a accueilli, ce jeudi 23 avril, l'événement « Objectif Reprises », rassemblant les grandes organisations patronales , MEDEF, CPME, U2P , les réseaux consulaires CCI France, CMA France, Bpifrance, des représentants d'ETI, ainsi que l'Ordre des experts-comptables, aux côtés de cédants et repreneurs venus témoigner en direct.
Un aréopage représentatif, un décor solennel, et une question qui flottait dans l'air : ce plan sera-t-il le bon ? Ce dernier, porté par Serge Papin, ancien patron de Système U devenu ministre des PME, du Commerce, de l'Artisanat, du Tourisme et du Pouvoir d'achat, s'appuie sur les travaux de la « Mission Reprise » lancée en juillet 2025, qui a réuni plus de 200 acteurs pendant six mois et produit plus de 300 propositions. Le résultat : dix mesures concrètes, organisées en trois axes.
Premier axe : informer dès 55 ans et sensibiliser les jeunes
Le gouvernement veut d'abord s'attaquer au problème à la racine : les cédants potentiels ne préparent pas leur départ. Moins de 30 % d'entre eux s'engagent dans une démarche volontaire plus de deux ans avant la cession.
- La mesure phare : dès mai 2026, un courrier sera envoyé à tous les dirigeants atteignant 55 ans, l'âge pivot pour les inciter à anticiper.
- Un guide national commun pour cédants et repreneurs sera également diffusé. L'objectif affiché est d’arriver à 25 000 dirigeants sensibilisés par an, via une opération nationale déployée par les CCI et CMA du 24 avril 2026 au 23 avril 2027.
- La sensibilisation des jeunes générations fait aussi partie du programme. Le ministre l'a formulé avec une conviction affichée lors de son discours de clôture : « entreprendre, c'est aussi reprendre. » Des contenus pédagogiques seront développés dans les lycées professionnels et les grandes écoles, en partenariat avec la Conférence des Grandes Écoles.
Deuxième axe : rapprocher cédants et repreneurs
La Bourse de la Transmission de Bpifrance sera rénovée pour devenir, selon les mots du ministre lui-même, « un véritable Tinder de la reprise » : une métaphore décomplexée pour décrire une plateforme numérique d'appariement renforcée, ouverte aux experts-comptables et aux organisations professionnelles.
Des événements de rencontre cédants-repreneurs seront organisés chaque trimestre dans chaque département par les CCI et CMA.
Troisième axe : pacte Dutreil, reprise par les salariés et crédit-vendeur, à l’honneur
- Le pacte Dutreil, dispositif fiscal favorisant la transmission familiale, sera maintenu et mieux expliqué, alors qu'aujourd'hui encore 82 % des dirigeants confessent ne pas le connaître.
- La reprise par les salariés, qui ne représente que 17 % des cas malgré ses atouts, sera encouragée via l'actionnariat salarié.
- Le crédit-vendeur, mécanisme par lequel le cédant accepte d'être payé en plusieurs fois, sera rendu plus attractif fiscalement, avec un étalement de l'imposition sur les plus-values.
- Les outils de Bpifrance (Prêt Croissance Transmission, garantie transmission) seront davantage promus.
Les experts-comptables, pivot du plan
Parmi les dix mesures du plan, l'une retient particulièrement l'attention : la mobilisation des experts-comptables comme « relais prioritaires » de la transmission. Le ministre Serge Papin l’a rappelé : «les experts-comptables sont l’interlocuteur le plus naturel des dirigeants de TPE-PME ».
Le constat est simple et partagé : l'expert-comptable est celui que voit régulièrement l’entrepreneur, celui à qui il parle de ses projets, et pourtant, il semblerait la question de la transmission reste trop rarement abordée lors de ces échanges annuels.
La mesure prévoit donc une sensibilisation renforcée à partir de la mi-2026, avec des webinaires co-organisés avec Bpifrance et le CRA ainsi que la publication d'un guide dédié à l'évaluation d'entreprise.
De plus, la plateforme « Business Story Reprise » sera mise en lumière en permettant aux experts-comptables de mettre en relation leurs clients cédants avec des repreneurs potentiels. L'idée est que chaque cabinet devienne un poste avancé de détection des cessions à venir, bien avant que la situation ne devienne urgente. C'est sur ce point que le plan paraît le plus pragmatique : plutôt que de créer une nouvelle structure, il s'appuie sur un réseau existant, capillaire, de proximité.
Un plan ambitieux nécessitant un suivi
Face aux sceptiques, Serge Papin a tenu à se démarquer de ses prédécesseurs sur un point précis : le suivi. « Ce que je souhaite, c'est que nous en fassions une grande cause économique nationale », a-t-il déclaré, avant de préciser que la "Mission Reprise" se transformerait en dispositif permanent, doté d'une gouvernance formalisée, avec un comité stratégique national et des comités régionaux de coordination. Un bilan est annoncé pour le deuxième semestre 2027.
La promesse de pérennité est notable et nécessaire car trop souvent, ces grandes initiatives ministérielles ont souffert d'un défaut rédhibitoire : l'absence de pilotage dans la durée. Un rapport remis, un communiqué publié, un ministre remplacé, et les mesures s'évaporent dans les sables mouvants du calendrier politique.
Le ministre, qui a lui-même repris un magasin à 26 ans et cédé ensuite son groupe Système U, joue volontiers la carte du vécu : « je l'ai vécu, les journées qui commencent tôt, le chiffre d'affaires en tête en permanence », a-t-il rappelé jeudi. Il a conclu son discours par une formule symbolique : « reprendre une entreprise ne doit plus être : décrocher la lune ».
Reste maintenant à savoir si ce énième plan parviendra à dépasser les intentions pour produire des résultats mesurables, sachant notamment que certains les dispositifs incitatifs pour la reprise sont renvoyés au prochain projet de loi de finances.
Samorya Wilson